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Des petites histoires à la Grande Histoire

11 novembre 2014 by Yann Lefebvre

Cet article est dédié aux inspirations issues de l’Histoire et qui nourrissent le travail de création de jeu de rôles. Pour recréer un environnement historique, on ne se contente pas des ouvrages généralistes sur la période. Il faut détailler, creuser, si possible aller aux documents sources qu’on trouve en abondance sur le Net.

Des requêtes google aux mots clés inspirés qui donnent des résultats  inattendues, aux requêtes gallica qui vous ouvrent à bon nombre de perles : recueils, romans, journaux aux anecdotes savoureuses.

Car c’est de ces histoires dont il s’agit : celles qui, si vous avez eu la chance d’avoir un professeur passionnant, vous ton tenu en haleine et ont pris l’ascendant sur les connaissances plus importantes qu’il voulait vous inculquer. Les « quoi, Hitler a essayé des gaz mortels sur sa propre chienne ? » aux « il a fallu que le bourreau s’y reprenne à cinq reprises pour couper la tête de la reine » en passant par les « personnes qui suivirent le cortège funèbre de Louis XVI pour tremper leurs mouchoirs dans son sang en espérant qu’il ait des vertus thaumaturgiques », notre chemin d’historien est pavé de ces petites notes parfois dissonantes.

Mais tout bon pédagogue sait que le savoir ne peut s’acquérir que si on y met la saveur nécessaire… Bon, au fait, où cet article veut en venir ?

Sur le fait que ces anecdotes, reléguées aux menues choses fort peu essentielles, presque indignes d’être mentionnées, juste bonnes à égayer le sourire de quelque présentateur télé vulgarisant Clio en esbaudissant son public, ont plus de sens qu’il n’y parait.

Légendes urbaines

Les nouvelles colportées au gré des quartiers, loin d’avoir été remplacées par les journaux pléthoriques de la Belle Epoque, ont vu leurs échos amplifiés par ces derniers. Le moindre fait-divers était amplement relayé, et les légendes locales firent leurs résurgences grâce à des amoureux folkloristes qui les sauvèrent des limbes de l’oubli.

Dans Crimes, la légende des Lavandières de la Nuit fut à l’origine de ces créatures de la mort annonciatrices des décès de ceux qui eurent le funeste destin de les rencontrer. Leur existence se confond avec celle d’autres créatures comme les Fileuses de la Nuit, que George Sand décrivait ainsi : « Il y a, en d’autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet dans la chambre que l’on habite et dont on aperçoit quelquefois les mains. Chez nous, j’ai ouï parler d’une brayeuse de nuit, qui broyait le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le bruit régulier de la braye d’une manière qui n’était pas naturelle. »

La place de ces revenantes issues du folklore breton était tout naturelle à notre Belle Epoque, tant ces métiers féminins étaient représentés.

Dans d’autres cas, l’existence des Prostituées de Carter suit le même cheminement : à l’origine, constater que nombre de maladies vénériennes comme la syphilis frappent peu ou pas du tout les femmes qui en sont des porteurs sains, avec la chasse ouverte de certains commissariats contre les prostituées qui peuplent la rue sans le refuge d’une maison close, tout cela suffisait à créer ces mortes vivantes redoutables qui s’en prennent aux mâles enclins à subir leurs mortelles caresses.

Parfois, ce sont des lectures de romans qui sont à l’origine de la création de légendes, et de monstres afférents, comme le pauvre mais sinistre Nicolas Morbus qui hante les égouts de Paris en déclenchant de terribles épidémies :

« On sentait partout le choléra dans l’odeur sépulcrale du chlore. On le retrouvait dans la ceinture de flanelle, dans les chaussettes de laine ; on s’habillait du choléra. Dehors, vous le rencontriez embusqué au vitrage de chaque boutique, vous menaçant de son gigantesque nom si vous n’entriez pas bien vite acheter des flacons, des sachets, des gants, des pommades, des bonbons, des gâteaux, du vin de rancio, du tabac ; que sais-je ? Puis vous aviez encore la littérature cholérique (je ne parle pas ici de nos romans) étalant ses annonces, offrant de vous raconter pour votre plaisir les voyages de l’épidémie, ses haltes meurtrières, ses différents caractères, et la manière dont on en meurt. »
Anaïs Bazin, le Choléra-Morbus à Paris (1832)

Le dénominateur commun de ces légendes ? Un thème fondateur : le travail répétitif qui tue des lavandières, le péril vénérien des prostituées vampiriques de Carter, les maladies incontrôlables de Morbus… Autant de façon de traiter des peurs inhérentes à cette époque.

 De toi, je ferai mon héros

Le même procédé peut être appliqué aux personnages. La tentation est grande de faire de Lépine, connu de tous au moins par le concours qu’il a créé, la superstar de Crimes, le premier flic de France, le patron omnipotent de la Préfecture. Pourtant, au détour des rayons des libraires, on trouve l’excellent Marie-François Goron, ancien de la police de la Sûreté Générale ayant fondé l’une des premières agences de détectives en France. Lui-même écrivain (dont un Amour à Paris à pas piquer des hannetons), il fut lui-même croqué par un biographe qui s’appuie sur ses mémoires pléthoriques.

Tomber sur ce genre de document est du pain béni : vous avez un acteur de premier plan de l’époque, fort peu connu mais qui vous livre son avis sur les grands de son temps, sur les événements et les faits divers dont il entend parler, vous décrit le fonctionnement de l’intérieur d’institutions aujourd’hui disparues.

Un personnage intriguant nommé Charles Lemoine, un pauvre hère qui rode de troquet en restaurant en filoutant pour ne pas payer l’addition, a été créé à partir d’une seule mention : une main courante de commissariat qui dénonce à plusieurs reprises son escroquerie.

Périphérie de l’Histoire, mais force centripète

C’est barbare, mais cela veut juste dire que ces petites histoires et faits-divers ramènent irrémédiablement à la véritable Histoire, en traduisant des événements, des thèmes, des sentiments qui sont la chair (et le sang) de cette époque révolue. Ce sont des discours loin d’être creux, qui nous révèlent entre les lignes comment vivaient et pensaient nos lointains ancêtres. L’Histoire n’est pas la science des glorioles de quelques politiques et généraux. Elle se récolte de ces innombrables grains que certains tiennent pour de l’ivraie. Nous en reparlerons quand nous aborderons le fait criminel vu par le prisme de Crimes.


About Yann Lefebvre

Co-fondateur des Ecuries d'Augias, co-géniteur de Crimes dans sa forme actuelle. Eleveur de talents. Inséminateur de projets éditoriaux. Rustine quand il peut.


Ombres et Brouillard, scénario d’introduction à Crimes

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